Interviews

Trésor Ntore

Créateur et animateur de la série documentaire "Coming out en France et en Afrique" sur France TV Slash


Temps de lecture: 8 minutes
Créateur et animateur de la série documentaire “Coming out en France et en Afrique” sur France TV Slash

Bonjour Trésor ! Veux-tu te présenter en quelques mots ?

Bonjour je m’appelle Trésor, c’est mon vrai prénom pour ceux qui se posent la question, et je suis d’origine burundaise avec quelques racines rwandaises également. Je suis en ce moment en M1 en école de commerce à Rennes.

Veux-tu nous en dire plus sur ton propre parcours, qui a la particularité de s’être déroulé à la fois en France, au Burkina Faso, au Congo Brazzaville et au Burundi ?

Alors je suis né au Burundi où j’ai vécu pendant 13 ans, ensuite mes parents ont déménagé au Congo-Brazzaville où nous avons vécu pendant 4 ans. Ma dernière année de lycée je l’ai faite au Burkina Faso. Dès que j’ai eu mon bac à 18 ans, je suis venu en France pour faire une classe préparatoire économique. Alors c’est vrai que je me la pète beaucoup quand je cite les pays où j’ai vécu mais je n’y suis absolument pour rien, je n’ai fait que suivre mes parents.

A partir de quel âge as-tu commencé à t’impliquer dans l’associatif ? Qu’en as-tu tiré ?

J’ai réellement pris conscience de mon envie de m’impliquer dans l’activisme au Congo-Brazzaville. J’avais 15 ans, je venais de rentrer en Seconde et je me rappelle que je suis allé au centre culturel français de la ville pour une réunion sur les “personnes vulnérables“. C’était ce qui était marqué sur l’affiche avec une photo de personnes âgées. Petit adolescent ayant eu un lien fort avec ma grand-mère, j’ai vu ça et je me suis dit “pourquoi pas ?”. J’arrive et je vois que la réunion était précédée d’un film documentaire. C’est là que je découvre que le film traitait de l’homosexualité ! Je suis tombé de haut : d’une part parce que j’étais content de pouvoir regarder un film comme ça à Brazzaville, mais d’autre part j’étais furieux de voir que nous étions décrits comme personnes vulnérables. Et c’est là que tout a commencé… Je n’ai pas eu de réelle implication dans une association parce que j’étais mineur à l’époque mais j’assistais de plus en plus à des événements qui étaient organisés pour la communauté. Très sincèrement ça m’a fait grandir et ça m’a permis de prendre conscience de la réalité : je pense que c’est important de l’admettre mais je faisais partie des privilégiés et ma réalité n’était pas la même que celle des autres. C’est à ce moment que je me suis dit que c’était l’occasion d’utiliser à bon escient ce privilège qui provenait du milieu où j’étais né.

Quelle est l’origine de ton engagement contre les LGBTphobies ?

En grandissant, quand je m’intéressais à la communauté LGBTQ+ je n’avais accès qu’à des informations qui pour la plupart d’entre elles ne me rassuraient pas, loin de là en fait. Je ne sais pas si les gens le réalisent mais dans l’esprit d’une personne, ne voir que des choses qui la ramènent à un statut de victime, un statut secondaire, ça ne peut que mal finir et ça ne peut que fausser sa conception de son identité. C’est surtout pour ça que j’ai voulu faire quelque chose, un projet qui vient pour donner une autre image de ce que c’est être LGBTQ+, un projet qui vient surtout rassurer la personne qui se poserait des questions sur sa sexualité, qu’elle ne se dise pas “ah mince, j’ai peur qu’il m’arrive ce qui est arrivé à Untel…“ mais plutôt “ah chouette ça s’est bien passé pour eux, pourquoi pas moi !“.

Les personnes racisées et LGBT+ sont parfois la cible de doubles discriminations. En as-tu observées ? Aurais-tu des idées de ce que l’on pourrait faire pour lutter contre elles ?

Je vais parler essentiellement de mon expérience sur le continent africain, dans la plupart des cas les personnes sont convaincues que c’est une mode importée de l’Occident. Quand j’y suis confronté, soit on me dit que je suis contaminé par les blancs, soit que c’est une mode que j’ai vue à la télé et que je la reproduis, enfin des remarques qui visent surtout à rappeler que si j’étais réellement africain, je ne serais pas ainsi.
Selon moi, le seul moyen de lutter contre ça c’est dans un premier temps de visibiliser la communauté LGBT+ qui existe et toutes les identités sont vraiment présentes. J’ai pu rencontrer des gays comme des lesbiennes, des personnes transgenres comme des personnes bies. Ils en existent en grand nombre là-bas, qui vivent une vie cachée pour la plupart d’entre eux, mais ils existent et ça, souvent, les gens l’oublient. L’autre aspect, c’est de rappeler l’histoire LGBTQ+ de ce continent, avant la colonisation : beaucoup d’études ont montré que beaucoup de sociétés africaines étaient moins hostiles aux personnes LGBTQ+ ; au contraire elles étaient même intégrés dans la vie de la société.

As-tu déjà été confronté au racisme dans le milieu LGBT+ ? (Il existe par exemple des mentions « no black, no asiat» sur les applications de rencontre.)

Haha, comment ne pas recevoir ce genre de réponses quand on est sur Grindr. Oui oui, j’en ai reçu et j’en reçois encore parfois aujourd’hui, mais j’ai appris à en rire. Je suis déjà sur un autre terrain de combat j’ai décidé que celui-là serait pour plus tard, haha !

Alors que tu es étudiant en école de commerce, comment t’es-tu retrouvé à co-créer et animer une série documentaire ?

J’ai en fait été journaliste pour Afrik.com et j’ai été envoyé en mission à Kigali pour couvrir un événement de TV5Monde. C’est comme ça que j’ai rencontré une personne qui est devenue une amie maintenant, qui m’a recommandé auprès des Hauts-Parleurs quand ils ont voulu se lancer dans ce projet. J’ai eu un entretien, ils m’ont donné la mission de revenir avec le squelette d’une série documentaire, chose que j’ai faite et je me suis retrouvé dans cette incroyable aventure !

Comment s’est passée la collaboration avec la maison de production Les Haut-Parleurs puis avec France TV Slash (plateforme qui a une programmation très inclusive !) ?

C’était vraiment incroyable de travailler avec eux, la programmation est sincèrement à l’image des personnes qui y travaillent. J’étais tellement à l’aise avec eux que parfois j’avais même du mal à me rappeler que j’étais dans un cadre professionnel. Aujourd’hui je les vois vraiment comme ma petite famille dans les médias, j’ai piqué une crise par exemple parce qu’ils avaient oublié mon anniversaire haha.

Quels étaient les messages principaux que tu voulais faire passer à travers cette émission ?

Je n’avais qu’un verbe à l’esprit quand j’ai fait la série c’était “rassurer“. Et c’est vraiment ça qui a guidé toute la phase d’écriture de la série, rassurer les personnes LGBTQ+ qui se poseraient encore des questions. Mais il y avait aussi une autre motivation, montrer une image positive, aborder la question sur un ton positif et montrer une autre image que celle de la victime.

As-tu été surpris par certains parcours des personnes interviewées ? Aurais-tu des nouvelles de Marie, Emmanuel et Antony ?

Ah oui totalement, je pense que la plus surprenante était Marie, elle est présidente d’une association de transgenres au Burkina-Faso. Bien évidemment Marie n’est pas son vrai prénom et je me garde de révéler son vrai prénom, mais apprendre ça, ça a vraiment été un vent d’espoir pour moi. J’ai réalisé qu’il y avait vraiment du travail qui se faisait en cachette et que la prise de conscience du sentiment d’appartenance à un groupe était là. Pour moi tout part de là : c’est les prémices d’une lutte qui sont en train de voir le jour et j’ai vraiment hâte de voir jusqu’où ça pourra aller.
Emmanuel et moi sommes encore en contact, je pense qu’il a été une des personnes les plus exposées sur place. Il m’a appris que beaucoup de personnes l’avaient quand même reconnu. Même s’il essayait de gérer ça avec beaucoup de positivité, je suis quand même inquiet.
Pour ce qui d’Antony il va très bien, on correspond plus souvent car on est dans la même école, haha !

Il n’est pas évident de garder le ton optimiste de la série lorsque celle-ci aborde la question de l’homosexualité dans certains États d’Afrique. Comment ton équipe et toi avez-vous choisi d’aborder la question ?

Il a fallu mettre une armure sur le cœur et essayer de ne pas pleurer à chaque interview. Je me rappelle que durant une interview, l’armure a sauté et j’ai vraiment pris 5 minutes pour pleurer – ce n’était pas possible pour moi de continuer. Après en début de chaque interview je mettais vraiment à l’aise les personnes, je n’hésitais pas à avoir un contact si je sentais que c’était nécessaire. En plus je leur demandais de me raconter leur rêve, leurs ambitions… C’était une question à laquelle ils ne s’attendaient pas mais j’y tenais parce que ça aidait à détendre l’atmosphère.

L’émission a été diffusée sur TV5 Monde. Quels retours avez-vous eu, ton équipe et toi, de la part du public francophone et non-francophone ?

Les retours du public francophone sur TV5 Monde étaient vraiment les plus durs à recevoir, beaucoup d’animosité, beaucoup d’attaques qui me visaient parce que j’ai été le visage qui se découvrait et qui revendiquait son appartenance au continent africain. Mais je remercie beaucoup l’équipe de TV5 Monde de m’avoir invité sur le plateau de Journal Afrique pour parler de ce sujet-là, c’est un sujet tabou dans beaucoup de régions et certes, ça a dérangé mais j’aime quand ça dérange : ça signifie que le message est en train d’agir. Et c’est en soulevant des débats qu’on réussira à faire avancer les choses.

Un message à communiquer aux lectrices et lecteurs de C’est comme ça ?

Soyez-vous-même, n’ayez pas honte de vous, peu importe ce que vous pouvez vous trouver comme défaut. On est souvent notre propre saboteur et ce sans même s’en rendre compte, je pense que les premières portes à ouvrir vers l’épanouissement personnel sont en nous-même. N’ayez donc pas peur de vous et apprenez à vous connaître mais surtout à vous aimer, ce n’est que de cette façon que vous serez capables de pouvoir montrer aux autres ce qu’ils peuvent aimer chez vous.